Demandez à quelqu'un de citer les grandes régions viticoles françaises : l'Auvergne n'arrivera pas. C'est un oubli récent, et il masque l'un des retournements les plus brutaux de l'histoire agricole du pays.
Au XIXe siècle, le Puy-de-Dôme cultivait environ 27 000 à 28 000 hectares de vignes, pour une production annuelle de 600 000 à 800 000 hectolitres. Puis le vignoble s'est encore étendu, jusqu'à dépasser 40 000 hectares en 1892.
Vers 1880, le département était devenu le troisième plus grand vignoble de France.
Cette croissance tardive s'explique par un accident de calendrier. Le phylloxéra, ce puceron venu d'Amérique qui ravage le vignoble français à partir des années 1860, épargne d'abord l'Auvergne. Pendant que le Midi s'effondre, les vignerons auvergnats plantent pour combler le manque et profitent de prix élevés. Le chemin de fer, qui met Paris à portée, fait le reste.
Le sursis n'a pas duré. Le phylloxéra atteint le département au pire moment possible : alors même que le Midi commence à s'en remettre et que la concurrence méridionale redémarre. Entre 1875 et 1885, la production auvergnate chute par endroits à moins de 20 % de son niveau initial.
Ensuite, le vignoble ne se relève pas, et c'est le point le plus intéressant. Replanter en porte-greffes américains coûtait cher ; la main-d'œuvre partait vers l'industrie clermontoise en pleine expansion ; et le vin de consommation courante se produisait désormais ailleurs, à moindre coût. La décrue est régulière et implacable pendant tout le XXe siècle. Vers 2000, il restait à peine mille hectares, soit environ 2,5 % de la surface de 1892.
Il reste des traces de cette époque pour qui sait regarder. Des murets de pierre sèche et des terrasses abandonnées quadrillent encore des coteaux aujourd'hui couverts de friches ou de lotissements ; certains noms de lieux-dits ne s'expliquent que par la vigne ; et plusieurs communes de la couronne clermontoise conservent des caves voûtées bien plus nombreuses que ne le justifierait leur population actuelle.
Un vignoble disparu laisse une empreinte dans le paysage bien plus longtemps que dans les mémoires.
Le saviez-vous ? La reconstruction s'est faite par la qualité plutôt que par la surface. Classées AOVDQS dès 1951, les côtes-d'auvergne ont accédé à l'appellation d'origine contrôlée en 2011, avec cinq dénominations communales : Boudes, Chanturgue, Châteaugay, Corent et Madargue. Le vignoble ne retrouvera jamais son emprise du XIXe siècle, et il n'y prétend plus : sur des sols volcaniques, avec le gamay et le pinot noir, il joue désormais une partition entièrement différente.









